Les personnes narcissiques, souvent perçues comme dominantes et en quête d’admiration, sont en réalité particulièrement sensibles au rejet. Elles ont tendance à se sentir exclues, même sans raison apparente, ce qui alimente un cercle vicieux et leur sentiment d’isolement. Ce phénomène, rapporté dans cette étude suisse, révèle qu’il est particulièrement marqué dans le milieu professionnel. Ce constat souligne l’importance de mieux comprendre ces mécanismes pour favoriser des relations plus inclusives.
Dans l’imaginaire collectif, les personnes narcissiques sont souvent perçues comme des mégalomanes à l’égo surdimensionné en quête constante d’attention. Leur fort désir de domination les pousse souvent à viser des postes de direction. Pourtant, pour s’épanouir pleinement, elles ont un besoin fondamental d’acceptation. Une étude suisse, publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology, révèle d’ailleurs qu’elles sont particulièrement sensibles au rejet et ont tendance à se sentir exclues, même sans raison apparente.
Des chercheurs de l’Université de Bâle ont mis en évidence cette sensibilité en analysant les données du Panel socio-économique allemand, une enquête nationale menée auprès de 22 000 foyers. En 2015, 1 592 participants ont répondu à des questions visant à mesurer leur niveau de narcissisme et leur perception de l’exclusion sociale. Les résultats ont montré une corrélation nette : plus une personne présentait des traits narcissiques, plus elle avait le sentiment d’être fréquemment mise à l’écart.
Intrigués par cette tendance, les chercheurs ont approfondi leurs investigations. Une seconde étude, menée cette fois sur deux semaines avec 323 participants, leur a permis de suivre quotidiennement leurs ressentis face à l’exclusion. Chaque jour, les participants notaient les situations dans lesquelles ils avaient eu l’impression d’être mis à l’écart. Là encore, ceux présentant un fort narcissisme ont rapporté davantage d’expériences d’exclusion que les autres. Mais cette impression reposait-elle sur une réalité objective ou sur une perception biaisée ?
Un lien entre narcissisme et sentiment d’exclusion
Pour explorer plus en détail ce lien entre narcissisme et sentiment d’ostracisme, plusieurs expériences ont été menées auprès de 2 500 personnes. L’une d’elles consistait en un jeu virtuel où les participants devaient se passer un ballon avec deux autres joueurs. Certains étaient pleinement intégrés aux échanges, tandis que d’autres étaient volontairement exclus. Une autre expérience impliquait des scénarios sociaux où les participants devaient évaluer leur ressenti face à différentes situations.
Les résultats ont confirmé que les personnes narcissiques sont particulièrement sensibles aux signes d’ostracisme, au point de percevoir des exclusions là où il n’y en avait peut-être pas. « Se sentir ostracisé est une expérience subjective basée sur la perception des signaux sociaux par l’individu. Certains peuvent être ostracisés intentionnellement, tandis que d’autres peuvent simplement croire qu’ils sont exclus alors que ce n’est pas le cas. Nos résultats suggèrent que les individus présentant des niveaux élevés de narcissisme sont plus sensibles aux signaux d’exclusion, ce qui les conduit à percevoir l’ostracisme plus fréquemment », explique Christiane Büttner, autrice principale de l’étude, dans un communiqué.
L’hypersensibilité à l’ostracisme dans le cadre professionnel
Toutefois, les chercheurs soulignent que ce ressenti n’est pas toujours infondé. Certaines personnes évitent en effet les personnalités narcissiques, jugées difficiles à gérer. Dans un contexte professionnel, par exemple, elles peuvent être exclues de boucles de mails, ne pas être invitées aux repas entre collègues ou voir leurs idées ignorées en réunion. Face à ces situations, elles adoptent souvent une posture défensive, ce qui ne fait qu’aggraver leur isolement.
Ce phénomène crée un cercle vicieux : persuadées d’être rejetées, les personnes narcissiques réagissent par de l’agressivité ou une quête excessive de validation, renforçant ainsi leur mise à l’écart. Mais aussi leur narcissisme. Les chercheurs ont analysé 14 ans de données en Nouvelle-Zélande, portant sur plus de 72 000 personnes. Ils ont découvert que plus une personne manifestait des comportements narcissiques, plus elle était mise à l’écart l’année suivante. Mais le plus surprenant, c’est que cette exclusion ne faisait qu’amplifier ses traits narcissiques l’année d’après.
La spirale de l’isolement
En définitive, cette étude met en lumièrelumière un paradoxe fascinant. Bien que les individus narcissiques recherchent constamment l’admiration et la reconnaissance, leur hypersensibilité à l’exclusion les enferme dans une spirale d’isolement et de renforcement de leurs traits de personnalité. « Si les personnes présentant des traits narcissiques élevés sont plus susceptibles de se sentir exclues et d’être effectivement mises à l’écart, cela pourrait contribuer à l’escalade des tensions dans les environnements de travail ou les groupes sociaux. En même temps, leur sensibilité accrue à l’exclusion pourrait les rendre plus enclines à réagir de manière agressive », souligne Christiane Büttner.
Ce constat invite à une réflexion plus large sur la manière dont nos perceptions façonnent nos interactions sociales et professionnelles. Prendre conscience que certains sentiments d’exclusion sont exacerbés par des biais cognitifs permettrait non seulement de mieux gérer les relations avec des personnalités narcissiques, mais aussi de favoriser des approches plus inclusives et adaptées aux dynamiques de groupe. Plutôt que d’éviter les personnes difficiles, il serait sans doute plus pertinent de développer des stratégies mieux ajustées pour composer avec ces personnalités complexes.