L’humour en entreprise, c’est bien… excepté lorsqu’il devient une sorte d’obligation, surtout quand les blagues viennent d’un supérieur hiérarchique. Une étude montre que, dans ces cas-là, loin de renforcer la cohésion, les salariés rient parfois plus par réflexe ou par politesse. Résultat : des collaborateurs épuisés émotionnellement à force de faire semblant. Paradoxalement, même le rire peut devenir fatigant quand il est imposé.
En entreprise, il peut être tentant de voir l’humour comme un ingrédient positif du quotidien professionnel, capable de détendre les atmosphèresatmosphères tendues et de renforcer la cohésion d’équipe. Mais, si le rire peut souder des salariés, il peut aussi devenir une source de malaise – en particulier lorsqu’il est dicté par la hiérarchie.
Une étude, parue dans l’Academy of Management Journal, relayée par Business Insider, vient nuancer cette image souvent idéalisée. Elle démontre que l’humour en entreprise ne produit pas les mêmes effets selon le statut de celui ou celle qui s’y adonne. Et que dans certains cas, loin d’alléger le climatclimat, il peut au contraire générer du malaise.
En effet, lorsqu’un manager ou un supérieur hiérarchique multiplie les plaisanteries, ses collaborateurs se sentent fréquemment contraints de rire, même s’ils n’en ont pas envie. Ce phénomène, bien connu en sociologie sous le nom de « jeu superficiel » (surface acting, en anglais), désigne le fait de feindre des émotions que l’on ne ressent pas.
Un mécanisme qui, à force d’être répété, peut provoquer un véritable épuisement émotionnel. « Lorsque le chef raconte une blague qui n’est pas hilarante, l’employé doit décider s’il doit faire semblant de rire ou non. Cette décision demande de l’énergie, quelle qu’elle soit. S’il fait semblant de rire, c’est un travail émotionnel supplémentaire qui détourne de l’énergie du travail », explique Randall Peterson, cosignataire de l’étude, à Business Insider.
Rire par réflexe de politesse
Une démonstration concrète de ce phénomène a été apportée par Randall Peterson (London Business School), Xiaoran Hu (London School of Economics), ainsi que Michael Parke et Grace Simon (Université de Pennsylvanie). Ces chercheurs ont mené une expérience sur 212 volontaires, répartis en petits groupes, invités à participer à un faux cercle de discussion, organisé dans une librairie. À leur arrivée, ils étaient accueillis par un acteur d’une cinquantaine d’années, présenté comme le vice-président des ventes de l’établissement.
L’acteur alternait entre deux postures : dans certains cas, il arborait une tenue formelle, se présentait avec un ton autoritaire et un nom de famille solennel. Dans d’autres, il se montrait décontracté, proche, presque complice. À intervalles réguliers, il glissait quelques traits d’humour dans ses échanges.
Résultat, plus il incarnait une figure d’autorité, plus les participants riaient… de manière appuyée, parfois artificielle. Ce réflexe de politesse n’est pas sans conséquences. Car si les rires forcés sont souvent perçus comme des signes d’adhésion, ils peuvent induire en erreur celui qui les provoque. Le supérieur hiérarchique, encouragé par les réactions de son entourage professionnel, peut être tenté de multiplier les plaisanteries, alimentant un cercle vicieux où chacun s’épuise à entretenir une ambiance factice.
Quand rire devient fatigant
À long terme, ce type de dynamique peut nuire au bien-être mental des salariés et contribuer à leur désengagement. Feindre la joie devient alors un effort émotionnel quotidien, source de stressstress et de lassitude.
Faut-il pour autant bannir toute forme de légèreté au bureau ? Pas nécessairement. En entreprise, l’humour peut favoriser l’engagement, désamorcer des tensions ou encore faciliter la communication interne. Encore faut-il qu’il soit spontané, partagé… et bien dosé. « Il est possible de faire une overdose d’une bonne chose ! Plus n’est pas toujours mieux. L’humour, c’est un peu comme la marmite : un peu suffit largement, et tout le monde n’aime pas ça », souligne Randall Peterson. La leçon est claire : amuser ses collègues, oui. Mais à condition de ne pas les forcer à rire.