Alors que l’astéroïde 2024 YR4 s’éloigne de la Terre, nous avons eu l’occasion d’interviewer Patrick Michel, expert dans le domaine des astéroïdes et de la protection de la Terre, et auteur du livre « À la rencontre des astéroïdes : missions spatiale et défense de la planète », paru aux éditions Odile Jacob. L’objectif de cet échange était de faire le bilan de cet événement et de la coordination internationale mise en place pour le suivre.
Découvert en décembre 2024 par le réseau de télescopes Atlas, 2024 YR4 a été classé niveau 3 sur l’Échelle de Turin, qui évalue le risque potentiel d’impact. En comparaison, l’astéroïde Apophis avait été classé 4 avant d’être rétrogradé. Bien que la probabilité d’une collision avec la Terre soit très faible – estimée le 10 février à 2,2 % pour 2032 – Patrick Michel souligne qu’il « n‘existe pas de raisons immédiates de s‘alarmer ». Il précise également qu’il est « très rare que la probabilité d’impact dépasse les 1 %, et que c’est même la première fois depuis qu’une coordination internationale s’est mise en place que cela se produit ». Cette probabilité est calculée automatiquement avec chaque nouvelle donnée par trois centres de calculs indépendants, dont ceux de la JPLJPL/Nasa et l’ESA, chacun ayant leur propre méthode de calcul des probabilités, pour s’assurer de la validité des estimations. Cependant, Patrick Michel précise qu’il est « judicieux d’attendre que de nouvelles observations soient effectuées ».
Agences spatiales et ONU : une mobilisation en conditions réelles
Étant donné que la probabilité d’impact est supérieure à 1 %, seuil d’urgence fixé par le Comité de pilotage du Réseau international d’alerte aux astéroïdes (IAWN pour International Asteroid Warning Network en anglais), une série de procédures a été enclenchée. Et c’est cela que nous avons souhaité débriefer avec notre expert français, membre de ce Comité de pilotage.
Cet événement marque une étape importante pour le Réseau international d’alerte aux astéroïdes, « qui s’est mobilisé pour la première fois depuis sa création en 2013 en conditions réelles après plusieurs exercices de simulation, pour se préparer à différents scénarios auxquels ce risque peut nous confronter ». C’est donc la première fois que le Comité de pilotage de ce réseau a « envoyé une notification au groupe des agences spatiales (SMPAG pour Space Mission Planning Advisory Group, en anglais) chargé d’organiser une réponse internationale à ce risque et en particulier des activités de planification de missions de déviation ». Une première qui montre que « nous sommes extrêmement bien organisés ». Cela a permis de mettre en évidence les « avancées significatives réalisées au cours des 20 dernières années et de vérifier le bon fonctionnement des systèmes mis en place pour gérer ce risque, tout en identifiant ce qu‘il reste à faire pour nous préparer au mieux à ce type de menace ».
La nécessité de caractériser 2024 YR4
Cependant, la tâche est complexe. La priorité actuelle est de calculer avec précision les « paramètres orbitaux pour pouvoir préciser sa probabilité d’impact pour 2032 et si possible d’avoir une meilleure estimation de sa taille et de sa composition ». Sa taille se situe le plus probablement entre 40 et 90 mètres, et le suivi de l’astéroïde tandis qu’il s’éloigne de la Terre constitue un défi. Si des informations sur ses paramètres orbitaux sont « essentielles pour affiner les calculs de probabilité de collision ou d’évitement », des données détaillées sur sa structure et sa composition sont tout aussi souhaitées. Cela pourrait influencer la « réponse à adopter si la probabilité d’impact venait à augmenter et qu‘une mission de déviation devait être envisagée ».
Avant de considérer une mission de déviation, comme le couple de missions Dart (Nasa) et HeraHera (ESA), il faudrait « dans l’idéal avoir la possibilité d’étudier les propriétés structurelles de l’astéroïde, c’est-à-dire sa masse, sa densité, et si possible sa cohésion et sa porositéporosité ». Il serait également intéressant de « connaître la nature du terrain visé pour le dévier par un impact, qu’il soit sablonneux, rocailleux ou parsemé de cailloux ». Ces données, si elles pouvaient être obtenues à temps par une mission spatiale de reconnaissance, permettraient « de guider avec une plus grande fiabilité la meilleure stratégie pour éviter un impact ou estimer le niveau de dommages terrestres ».
Évaluer la menace
Les mois à venir seront donc déterminants pour affiner la trajectoire de 2024 YR4. D’ores et déjà, la communauté impliquée dans la défense planétaire utilise des télescopes pour observer l’astéroïde et collecter des données jusqu’à ce qu’il ne s’éloigne de trop et qu’il revienne en 2028. Une demande d’observation urgente a été formulée pour l’utilisation du télescope James-Webb en mars, afin « d‘effectuer des observations qui pourraient permettre d’avoir une estimation de son diamètre à 10 % près, et si le temps d’observation accordé est suffisant, nous fournir des informations sur ses propriétés de surface ».
Si au fur et à mesure, ces observations tendent à montrer que la probabilité d’impact demeure préoccupante, le groupe de travail des agences spatiales « devra décider des actions éventuelles à mener en attendant son prochain passage ». Et si elles indiquent un risque important de collision lors de celui-ci, « divers scénarios de réponse pourront être envisagés, dont l‘envoi d‘une mission de déviation. Mais c’est le rôle de ce groupe, en concertation avec les scientifiques, de décider ».
Dans un scénario défavorable où la menace persisterait pour 2032, et que pour quelques raisons, il faudrait le laisser s’écraser sur Terre, il n’y aurait « que quatre ans, entre 2028 et 2032, pour affiner sa trajectoire, évaluer les éventuels dégâts et préparer l’éventuelle évacuation des régions concernées ». Sinon, malgré l’absence d’informations précises sur la structure et la composition de l’astéroïde, une « mission de déviation pourrait aussi être décidée par le SMPAG pour être directement lancée, ce qui nécessiterait qu’elle soit développée très rapidement, comme nous l’avons fait avec la mission Hera à l’Agence spatiale européenneAgence spatiale européenne, dont le développement a mis seulement quatre ans entre le contrat industriel et le lancement, pour une mission relativement complexe composée d’un satellite principal et deux CubesatsCubesats. Je suis confiant que le défi puisse être relevé, si nous n’avons pas le choix, malgré les incertitudes liées à l’absence de connaissance des propriétés détaillées de l’astéroïde qui influencent l’efficacité de la déviation ».
Tendre vers un inventaire complet des astéroïdes et comètes
Cette situation souligne le besoin urgent de renforcer les programmes de surveillance et de recensement des objets spatiaux, et de poursuivre leur caractérisation depuis l’espace. Actuellement, il existe seulement un inventaire complet des objets de plus d’un kilomètre. Pour étendre cet inventaire aux objets de plus petites tailles, la Nasa prévoit le lancement en 2027 de NEO Surveyor, destiné à recenser les objets de plus de 140 mètres en 10 ans. Pour les astéroïdes encore plus petits comme 2024 YR4 « établir un inventaire complet reste un défi, ce qui signifie que nous devons cohabiter avec ce risque de manière proactive ». Dans cet esprit, l’Agence spatiale européenne développe son réseau de télescopes Fly-Eye qui permettra de détecter les astéroïdes plus grands que 40 mètres quelques semaines avant un potentiel impact. Il faut noter que d’après l’ESA, un astéroïde de taille similaire à celle de 2024 YR4 frappe la Terre en moyenne tous les quelques milliers d’années, causant des dégâts à l’échelle d’une région.
“Certes, il y a aujourd’hui 2,2 % de risque que cet astéroïde touche la Terre en 2032. Un risque très bas, mais non nul. Cela signifie aussi qu’il y a 97,8 % de chance qu’il ne se passe rien.”
En conclusion, Patrick Michel tient à tempérer le risque lié à 2024 YR4 : « Certes, il y a aujourd’hui 2,2 % de risque que cet astéroïde touche la Terre en 2032. Un risque très bas, mais non nul. Cela signifie aussi qu’il y a 97,8 % de chance qu’il ne se passe rien. Cette évaluation pourrait évoluer à la hausse ou à la baisse dans les semaines qui viennent. Il est fort probable que non seulement il ne frappe pas la Terre, mais que dans les semaines, voire les jours, qui viennent, la probabilité tombe à zéro. Sinon, nous aurons le temps de nous préparer à la phase suivante. »